Pour toute sa malchance, Beauté possède néanmoins un "talent naturel" qui, dit-on, lui épargne bien des souffrances: elle transforme presque spontanément la douleur et l’humiliation en excitation sexuelle. Un peu comme dans "la vraie vie", par là, entendre "les rapports D/s qui s’inscrivent dans une réalité partagée par plusieurs d’entre nous, la société sadique d’Anne Rice semble tirer une partie de son énergie motrice du plaisir grandissant (et inassouvissable) que les esclaves tirent des traitements qui leur sont réservés. Bien que l’absence de plaisir ne constitue pas un frein, loin s’en faut, il semblerait que l’impuissance des princes et princesses asservis face à la montée de leur propre excitation sexuelle soit la destination et un important maillon de leur docilité grandissante.
Le livre présente toute une stratégie afin de cristalliser l’association entre "douleur" et "plaisir" chez les déténus. Ils sont attachés dans un hall, puis stimulés et frappés en alternance ou en même temps, sans jamais être poussés jusqu’à l’orgasme. À plus ou moins brève échéance, tous finissent par créer un pont entre les deux… Certains souffrent davantage pour y parvenir. Cette même idée est reprise avec force dans "The training of O", un site Web qui vend des vidéos de supposées esclaves "entraînées" à apprécier souffrance, inconfort et humiliation. La capacité à "éroticiser" la douleur est évaluée, appréciée, et fait l’objet d’un entraînement (plus symbolique que fonctionnel, je ne pense pas que ce genre de conditionnement soit l’affaire d’un fois…) qui semble bien populaire chez les fans du site.
Ça m’a fait réfléchir à ma propre cette situation. Spontanément, je me suis davantage alignée avec Beauté, chez qui la douleur prend vite le chemin du plaisir, mais en y réfléchissant davantage, ce n’est pas si simple. D’abord, toute jeune, ma première jouissance physique est survenue dans un contexte d’inconfort physique considérable. Peut-être l’association entre douleur et plaisir s’est-elle opérée dès ce moment-là et perpétuée au travers de mes expériences. Plus significativement, la masturbation et la détente s’en suivant est devenu un mécanisme de gestion du stress pour moi, en particulier, le stress face à l’imposition d’autorité. Dans mon cas, la figure autoritaire paternelle doublait souvent son autorité de coups, ce qui fait que peu après avoir été battue, je me retrouvais souvent à me consoler au lit en jouissant au travers de mes larmes.
Cette époque est révolue, mais ça remet certainement en question ma conception un peu naïve de mon propre talent naturel à associer douleur et plaisir. Anne Rice elle-même reste floue sur d’éventuels fondements à l’association spontanée chez Beauté. Mon professeur d’analyse littéraire aurait certainement fait un lien entre le fuseau qui lui perce le doigt (douleur), suivi immédiatement, du moins dans sa conscience, par le plaisir sexuel donné par le Prince. Je me demande s’il y a véritablement une telle chose qu’une association spontanée, sans racine. Cette appréciation ne découle-t-elle pas toujours d’un certain apprentissage? Kink d’endorphine, excitation de voir son Monsieur excité, association mentale avec des récits lus, des films vus…
Dans tous les cas, je pense que l’esprit et l’expérience jouent un rôle capital dans la sublimation de la douleur en plaisir et que le masochisme naturel de Beauté a quelque chose d’aussi utopique que le sadisme universel de son entourage.