Que reste-t-il une fois les voiles tombés? Il ne reste que la vérité toute nue, un magicien aux trucs éventés. L’effet le plus manifeste est qu’on reconnaît les patterns dans lesquels on s’est engagé à répétition sans nécessairement s’en être rendu compte… On découvre que les arbres nous cachaient la forêt.
Le taureau fonce vers un tissu agit parce que c’est ce que les taureaux font. Il y a quelque chose de compulsionnel, voire de névrotique dans ces recommencement… Le comprendre permet de mieux départager ce qui relève du réel de ce qui relève des voiles qui l’occultent. Je pense que c’est d’abord et avant tout une grande lucidité qui ressort de la levée des voiles, même si elle a malheureusement un prix. Ignorance is bliss: ne pas remarquer les ficelles qui sont tirées à l’arrière-scène, c’est s’abandonner et profiter de l’impulsion… Ma lucidité me condamne à être beaucoup moins "excitable" que je l’étais il y a trois ans encore.
Ce qui est intéressant, c’est que pendant ce temps, élodie vivait une évolution similaire… Je lui laisserai élaborer sur ses voiles si elle en a envie, suffit de résumer que derrière son besoin de soumission totale se trouvait surtout une envie d’être aimée pour ce qu’elle est… Petit à petit, l’arrangement qui nous avait conduit l’un à l’autre s’est effrité et a révélé nos névroses. Elle s’est ensuite permis d’explorer d’autres aspects d’elle-même auxquels elle avait fait peu de place. Je l’affirme pour la première fois explicitement: ça fait un moment déjà que notre dynamique n’est plus foncièrement BDSM. Il nous arrive encore de jouer avec les restreintes, la cravache et le collier, mais ces jeux sont davantage en périphérie de notre relation amoureuse que la relation elle-même. Nous avons réappris les plaisirs de la rencontre des corps et des êtres dans le sexe, et j’ai découvent comment les jeux BDSM ont souvent l’effet insidieux d’éloigner les gens dans leur tendresse et leur intimité en échange de les rapprocher dans leur excitation…
À ce sujet, je suis tombé récemment sur une distinction entre "sophistication sexuelle", cette ouverture par rapport au sexe qui conduit à voir la sexualité comme une performance (sous-entendant que chacun a le devoir de travailler fort à la satisfaction de l’autre, que tout le monde vit dans un état d’excitation perpétuelle sans quoi il importe de "raviver le désir", etc.) et "maturité sexuelle", cette conscience que le sexe n’est ni plus ni moins qu’un acte d’amour envers l’autre, un acte qui n’a idéalement pas besoin d’être autre chose que "nous, ici, maintenant" pour que chacun soit satisfait… Une rencontre entre les sexes que notre sophistication sexuelle a saturé de codes, de rituels, d’attentes, de détours qui nous ont fait perdre de vue sa simplicité désarmante…
C’est là que mon odyssée m’a amenée - et souvenez-vous: Ulysses finit son Odyssée de retour chez lui… La boucle est bouclée. La curiosité a libéré le dominant, le dominant a libéré le sadique; le sadique a mis au jour des pulsions refoulées; les comprendre et les vivre m’a permis de les intégrer à moi et de m’en libérer. Coup de théâtre: le sadique a libéré le vanille en moi!
Par "libérer le vanille", j’entends que la tombée des voiles m’a permis de me recentrer sur ma relation avec un amour et une complicité qui ont pris la place des attentes et de la distance que notre rapport D/s encourageait. Lorsque mon "réservoir" est plein, jouer se fait sans effort et avec une excitation bien réelle, d’autant plus que c’est nous en tant que couple complice qui nous y conduit, et non pas nos névroses, nos attentes… ou quelque contrat!
Je regarde la scène BDSM de loin et je reconnais dans les paroles et les écrits des gens ces voiles qui obstruaient ma vue. Je ne dis pas ceci sur le ton paternaliste de celui qui croit avoir tout vu et qui comprend tout: je sais aussi que si quelqu’un d’autre retraçait mes pas, il n’arriverait peut-être pas au même endroit que moi! Mais vous comprenez sans doute mieux pourquoi, au fil des derniers mois, j’ai été conduit à réfléchir sur ce que le BDSM peut avoir de malsain même lorsqu’il se trouve sous le sceau apparent du "safe, sane, consensual". Je crois voir beaucoup de gens dont la démarche m’apparaît d’abord comme motivée par un désir profond d’aimer et d’être aimé qui emprunte malheureusement des voies détournées qui le déforment. Bien entendu, dit comme ça, je suis convaincu qu’une majorité des gens BDSM répondraient que non, ça fait partie d’eux et que leur quête et leurs préférences sont une expression de leur vraie nature… Mais qui a dit que l’un excluait l’autre?
Les différents voiles que j’ai décrits cette semaine sont les filtres par lesquels on aborde la vie. Ne pas s’attarder à ce que sont ces voiles, ou à *ce qu’ils nous cachent*, c’est se condamner à s’engager dans des patterns de comportements et de relations dont on espère qu’ils conduiront à une satisfaction profonde… Mais qui risque d’être temporaire, décevante, illusoire… et renvoyer à l’essai suivant où le pattern recommence. Après tout, si le BDSM est une fin en soi qui ouvre toutes les portes, comment se fait-il qu’autant de relations D/s soient d’aussi courte durée?
Malgré le discours jovialiste par rapport aux bienfaits de la domination et de la soumission, je pense que le tout peut être un détour qui éloigne du bonheur autant qu’il peut être un raccourci pour la connaissance de soi. Il importe que chacun s’assure que ses explorations le font réellement croître et ne le coincent pas dans un éternel recommencement. Je pense sincèrement que ne pas examiner ce qui nous motive profondément, c’est se perdre dans une vie où les voiles qui recouvrent les choses sont confondues avec les choses elles-mêmes.
L’an dernier, je disais comment le BDSM faisait partie de ma sexualité tout en n’était pas l’ensemble de ma sexualité.
Ma conclusion de cette année pourrait se résumer comme suit.
Le BDSM est un tremplin unique pour explorer certaines facettes qui résident au plus pronfond de soi… Mais aucun pêcheur de perles ne descend dans les fonds marins avec l’idée d’y rester à jamais. Le meilleur usage qu’on peut faire du BDSM est d’y plonger mais d’en ressortir en intégrant à soi ce qu’on y a trouvé. Les compulsions ressenties jusqu’alors peuvent alors prendre un caractère de pur plaisir du fait qu’on est libre d’en jouer ou pas; les ficelles qui sont tirées derrière les voiles nourrissent encore l’excitation et la satisfaction sans nous encager dans une rigidité et une répétition où on cherche la satisfaction sans jamais vraiment la trouver, un peu comme une mule qui avance pour mordre dans une carotte suspendue devant son nez, perpétuellement hors d’atteinte… Sans qu’elle le réalise.
Si une seule chose que j’ai dite sur ce blog devrait être retenue et méditée profondément, c’est celle que je viens de décrire; des centaines de billets que j’ai produits jusqu’à présent, celui-ci plus que n’importe quel autre devrait être vu comme mon testament intellectuel, ce que je voudrais qu’on retienne de mes efforts le jour où je déciderai de déposer ma plume.
C’est l’aboutissement de la démarche d’un homme aux multiples visages… d’un humain qui décida un jour de porter le masque d’un dominant… d’un dominant qui crut un instant que le masque qu’il portait était son visage… d’un homme qui découvrit que le masque qu’il portait était l’exacte réplique de sa face nue. D’un dominant qui, un jour, enleva le masque et révéla le sourire qu’il cachait.
Un homme qui, après presque deux ans, comprit qu’il n’avait au bout du compte qu’un seul visage.
