En dépit de mes quelques questions sur l’activité du soir, je n’avais pas réussi à soutirer quelque information substantielle de la part de mon amour-Maître. Je me suis donc laissée guider par lui et me suis glissée en silence dans la salle de bain pour me maquiller comme il l’avait demandé, en orange, une couleur que nous introduisions pour la première fois dans nos jeux. Soucieuse de me présenter à lui avec un look complet, j’ai appliqué en vitesse du vernis assorti. Alors que j’étais assise dans le corridor attenant à la salle de bain, les orteils bien écartés, je regardais mon futur bourreau s’affairer et aligner sur la table de la salle à manger un nombre impressionnant de jouets à frapper : cravache, fouet, slapper, tige en bambou, flogger… J’ai été prise d’un fou rire en les voyant tous sagement alignés comme ça, côte à côte. De la nervosité, sans doute. Je me disais qu’il ne pouvait « humainement » pas les utiliser tous dans la même séance et qu’il me servait un petit mind fuck comme nous les aimons, vous et moi.
Il s’est même permis d’ajouter qu’il y aurait aussi une petite surprise, plus tard.
Les préparatifs ont certainement duré une bonne heure, après quoi je suis revenue dans le salon où Monsieur m’a soigneusement inspectée. J’étais habillée simplement : bas résille, large ceinture en cuir, souliers, le tout en noir. Petit pincement au cœur. « Ce maquillage orange va faire l’affaire… Ce n’est pas ton meilleur, mais bon. » J’ai baissé la tête. « Enlève tes lunettes. » J’ai tendu mes limites en continuent de regarder le sol et n’ai relevé les yeux que lorsque j’ai constaté qu’il tenait quelque chose entre ses doigts : un loup noir muni d’un élastique. Il me l’a enfilé et n’a pas tardé à me demander de tendre les mains. J’ai senti qu’il enfilait mes gants noirs. Le pincement au cœur s’est transformé en petit sursaut d’exaspération : je venais juste de passer une heure dans la salle de bain, moi!!
Monsieur ne m’a pas laissé le temps de me plaindre de mon sort. Il m’a prise par la main et conduite au milieu du salon, débitant des règles que je n’étais pas certaine de bien comprendre. « Ce soir, tu es mon objet. En tant qu’objet, tu n’as pas droit de parole, mais tu seras tout de même un objet animé. En fait, je veux que tu sois un objet sexy. Tu vas être sexy pour moi, objet, sans t’arrêter, sauf si je te pince comme ça, alors tu immobilises cette partie, mais tu continues de bouger le reste. Et si je resserre, tu recommences à bouger. Peu importe ce qui arrive, je te veux parfaitement passive, parfaitement offerte à ce que je donne. Si ça fait mal, tu encaisses, puis tu continues d’être sexy pour moi. Si je frappe sur ton mollet comme cela – coup de cravache – c’est pour que tu portes mieux attention à mes ordres. Ok, objet? »
Je suis passée à deux cheveux de dire : « Oui, Monsieur », mais me suis rappelée juste à temps que j’étais un objet muet. Mon amour-Maître a ricané : « Bon objet! Je ne sais pas combien de minutes ou d’heures cela va durer, mais tu n’as pas à t’en préoccuper. Maintenant, bouge. Sois sexy. » J’ai oscillé un peu sur mes talons; les yeux bandés, je manquais de repaires. J’ai senti que Monsieur s’éloignait vers son ordinateur et peu de temps par la suite, une musique a fusé des haut-parleurs, une musique rythmée, presque tribale. Inspirée, je me suis mise à me toucher langoureusement, à tâtons. De temps à autre, il me touchait pour m’indiquer de me déplacer ou de m’immobiliser, mais je le sentais mal et j’avais de la difficulté à répondre de façon adéquate à ses commandes.
La première sensation qui a pénétré ma nuit d’objet a été la morsure du froid entre mes jambes. Rien d’intenable, j’ai fait fi du tout, continuant de me trémousser. « Je ne t’ai pas demandé de danser objet, juste d’être sexy. » Prise en flagrant délit d’enthousiasme, j’ai ralenti la cadence. Le mot « objet » raisonnait dans ma tête. Il m’avait appelée objet. Objet. Objet. Objet.
Si j’avais remarqué qu’il s’était éloigné, possiblement pour aller à la cuisine, je ne l’avais pas du tout entendu s’approcher de moi, de telle sorte que le premier coup de flogger, sans être particulièrement douloureux, m’a fait sursauter avec violence. Les coups se sont succédé, contrôlés, à la fois crus et tenables. Tel que Monsieur me l’avait demandé, j’encaissais tout ce qu’il me donnait et lui renvoyait l’image d’une femme en train de siroter un Disaronno original avec une cerise. Après le flogger, il y a eu le slapper et après le slapper, la cravache à fil. Je ne saurais dire s’il mettait plus de force dans chaque coup, ou si c’est moi qui faiblissais, mais j’avais de plus en plus mal. Quelque part entre le dixième et le quinzième coup, je les comptais mentalement pour me donner contenance, j’ai senti une angoisse s’emparer de moi : à chaque nouvelle frappe, je risquais de me mettre à hurler ou de chercher à fuir. Je n’étais pas attachée dans un bondage, donc en théorie, j’avais la possibilité de le faire, mais je ne voulais pas le décevoir et sa volonté ainsi imposée sur la mienne me gardait enfermée dans mon rôle d’objet… sauf que je ne savais pas pour combien de temps.
Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq… La cravache a fil a cessé de pourfendre l’air et mon corps tout entier a soupiré de soulagement. J’ai continué à me toucher et même si rien n’avait changé dans le scénario, je me sentais en train de perdre pied. Comment dire? Agacée par le fait de ne pas voir, je ne me souvenais pratiquement plus d’avoir été dotée d’yeux… Soucieuse de plaire et de l’aguicher même si j’étais privée de rétroaction, je me contentais peu à peu d’être. Lorsque sa main s’est abattue sur ma joue gauche avec force, ma tête s’est vidée de toute trace de pensée conscience. Plus de chiffres, plus de pudeur, plus de crainte de décevoir. Les gifles s’enchaînaient et je pense que j’aurais pu vivre ainsi jusqu’à la fin de mes jours.
Mon Propriétaire m’a par la suite traînée vers sa table de travail et m’y a renversée. Mes deux bras sagement collés contre mon corps inerte, le derrière ainsi exhibé, offert, il a eu le goût de me prendre et il l’a fait sans ménagement. Pénétrations anales profondes, répétées. De temps à autre, j’entendais le cliquetis très discret de l’appareil photo. Il s’exclamait à chaque fois qu’il se retirait et que mon anus demeurait, quelques secondes, dilaté, gage des effets de son sexe en moi. Il a insisté à plusieurs reprises pour que je présente ou que j’écarte mes fesses. J’ai obtempéré avec une docilité et une absence de pudeur que je ne me connaissais pas avant ce moment-là. « Arrrrrhh! Tu m’excites, objet. » Les pénétrations se sont faites plus pressantes et il a éventuellement joui en moi, ses gémissements couvrant la pulsation de la musique tribale.
Il s’est retiré et mes genoux m’ont un peu lâchée. J’imagine qu’il pensait que j’estimais la séance finie… Sec, il a jeté : « Je n’en ai pas fini avec toi, objet. Viens. » Me traînant à demi par la gorge, à demi par la taille, il m’a dirigée vers le lit et ses mains ont pincé mes bras et mes jambes, me laissant devant lui les jambes écartées et le sexe offert. Il a placé des pinces à linge sur mes petites lèvres et mes grandes lèvres, mais cela n’a pas duré trop longtemps. Lorsqu’il a commencé à enduire ma chatte de lubrifiant, j’ai senti nous devions arriver à la fin.
Immobile, je l’ai senti qui manipulait des outils et ma peau toute entière a frémi lorsqu’un bruit de moteur s’est superposé à celui de la musique. Même dans le marasme qui me faisait office de conscience, je savais qu’il ne s’agissait pas du bruit d’un simple vibrateur. Mon esprit vaporeux a formé une pensée brumeuse : fucking machine. J’ai à peine eu le temps de formuler cette pensée, un dildo était déjà enfoncé dans mon vagin. « Maintenant, objet, tu as le droit d’exprimer une chose, une seule : le plaisir. » Le bruit de moteur a précédé d’une fraction de seconde une sensation très puissante entre mes jambes, quelque chose d’inédit, presque effrayant d’intensité. J’ai essayé d’émettre un cri de plaisir, mais ma voix s’est étranglée dans ma gorge et j’ai plutôt hurlé. Un hurlement presque douloureux. C’est en m’entendant que j’ai réalisé que j’étais effrayée, terrorisée… que le plaisir, même s’il était présent, se trouvait à être court-circuité par quelque chose de plus fort, d’ancien. De brefs flash-backs m’ont replongée dans mes premières expériences avec la porno BDSM, un univers avec lequel j’étais tout à fait à l’aise, douleur, humiliation, homosexualité forcée, enfermement… Un univers où la seule chose que mon jeune esprit, car j’étais très jeune alors, ne comprenait pas était la sexualité avec la machines, ce qui motivait des hommes à imposer des pénétrations avec d’affreux engins mécaniques sans âme.
Couchée dans le lit de mon amour-Maître, les jambes écartées, je n’aurais eu qu’à rouler sur le côté pour me libérer de cette pénétration immonde. Pour jouer dans les règles, j’aurais pu joindre les mains afin qu’il m’autorise à parler. Mais même ça, je ne pouvais pas. Plus aucune partie de mon corps me répondait. J’étais là, j’étais à lui, possédée par lui, et je ne comptais plus. Une partie de moi, paniquée par cette situation à laquelle je n’arrivais même plus à mettre fin, s’exprimait clairement elle. Je hurlais sans retenue, tremblant avec violence, secouée par de profonds frissons. Et ça continuait, et ça continuait. Jusqu’à ce que soudainement, la diabolique machine s’arrête. Monsieur a retiré mon bandeau et j’ai pu apercevoir l’engin : un dildo monté en toute simplicité sur une perceuse. Cela ne m’a pas calmée, j’ai continué de sangloter, éperdue.
Mon amour-Maître m’a invitée à m’agenouiller à ses pieds et j’ai déposé mon visage sur ses jambes. Je crois avoir pleuré toute les larmes de mon corps, cette nuit-là, une à une. Cet after-play a été très douloureux; mon principal réconfort, sa main serrée autour de mon cou. Lorsque je me suis calmée, nous avons évidemment cherché à comprendre cette réaction spectaculaire, qu’aucun coup n’avait pu susciter.
Je crois que c’est ce soir-là que j’ai accepté le fait qu’il était un chien sale, et moi, sa chienne maso, sa slut intégrale, qui aimait être dégradée au point de ne pas l’être par l’homme: par une machine. Une fuck machine.